====== Fernando Pessoa – Tabacaria ====== ==== Arquivo Pessoa - Obra Édita ==== === Álvaro de Campos === _ JE ne suis rien. _ Jamais je ne serai rien. _ Je ne puis vouloir être rien. _ Cela mis à part, je porte en moi tous les rêves du monde. ---- _ Je suis aujourd'hui perplexe, comme qui a réfléchi, trouvé, puis oublié. _ Je suis aujourd'hui partagé entre la loyauté que je dois _ Au Bureau de Tabac d'en face, en tant que chose extérieurement réelle, _ Et la sensation que tout est songe, en tant que chose réelle vue du dedans. ---- _ J'ai rêvé plus que jamais Napoléon ne rêva. _ J'ai sur mon sein hypothétique pressé plus d'humanités que le Christ. _ J'ai fait en secret des puilosophies que nul Kant n'a rédigées, _ Mais je suis, et peut-être à perpétuité, l'individu de la mansarde, _ Sans pour autant y avoir mon domicile. _ Je serai toujours celui qui n'était pas né pour ça; _ Je serai toujours, sans plus, celui qui avait des dons; _ Je serai toujours celui qui attendait qu'on lui ouvrît la porte _ auprès d'un mur sans porte _ Et qui chanta la romance de l'Infini dans une basse-cour, _ Celui qui entendit la voix de Dieu au fond d'un puits obstrué. _ Croire en moi ? Pas plus qu'en rien... _ Que la Nature déverse sur ma tête ardente Son soleil, sa pluie, le vent qui frôle mes cheveux, _ Quant au reste, advienne que pourra, ou rien du tout... _ Esclaves cardiaques des étoiles, _ Nous avons conquis l'univers avant de quitter nos draps, _ Mais nous nous éveillons et voilà qu'il est opaque, _ Nous nous levons et le voici étranger, _ Nous franchissons notre seuil et voici qu'il est la terre entière, _ Plus le système solaire et la Voie Lactée et le Vague Illimité. ---- _ (Mange des chocolats, petite; _ Mange des chocolats! _ Dis-toi bien qu'il n'est d'autre métaphysique que les chocolats. _ Dis-toi bien que les religions toutes ensemble n'en apprennent _ pas plus que la confiserie. _ Mange, petite malpropre, mange! _ Puisse-je manger des chocolats avec une égale authenticité! _ Mais je pense, moi, et quand je retire le papier d'argent, qui _ d'ailleurs est d'étain, Je flanque tout par terre, comme j'y ai flanqué la vie. ---- _ J'ai vécu, étudié, aimé, j'ai eu la foi, _ Et aujourd'hui il n'est de mendiant que je n'envie pour _ le seul fait qu'il n'est pas moi. _ En chacun je regarde la guenille, les plaies et le mensonge _ Et je pense : « Peut-être n'as-tu jamais vécu ni étudié, ni _ aimé, ni eu la foi, _ (Parce qu'il est possible d'agencer la réalité de tout cela sans _ en rien exécuter) ; _ Peut-être as-tu à peine existé, comme un lézard auquel on a _ coupé la queue, _ Et la queue séparée du lézard frétille encore frénétiquement. » ---- _ Mais le Patron du Bureau de Tabac est arrivé à la porte, puis _ il est resté sur la porte. _ Je le regarde avec le malaise d'un demi-torticolis _ Et le malaise d'une âme brumeuse à demi, _ Il mourra, et je mourrai. _ Il laissera son enseigne, et moi des vers. _ A un moment donné mourra également l'enseigne, et mourront _ les vers de leur côté. _ Après un certain délai mourra la rue où était l'enseigne _ Ainsi que la langue dans laquelle les vers furent écrits. _ Ensuite mourra la planète tournante où tout cela est arrivé. _ En d'autres satellites d'autres systèmes cosmiques, quelque _ chose de semblable à des humains _ Continuera à faire des espèces de vers et à vivre derrière des _ matières d'enseignes, _ Toujours une chose en face de l'autre, _ Toujours une chose aussi inutile que l'autre, _ Toujours l'impossible aussi stupide que le réel, _ Toujours le mystère du fond aussi certain que le sommeil du _ mystère de la surface, _ Toujours cela ou autre chose, ou bien ni une chose ni l'autre. _ Mais un homme est entré au Bureau de Tabac (pour acheter _ du tabac ?) _ Et la réalité plausible s'abat sur moi tout soudain. _ Je me soulève à demi, énergique, convaincu, humain, _ Et je vais méditer d'écrire des vers où c'est l'inverse que _ j'exprime. _ J'allume une cigarette en méditant de les écrire _ Et je savoure dans la cigarette une libération de toutes les _ pensées. _ Je suis la fumée comme un itinéraire autonome, _ Et je savoure, en un moment sensible et compétent, _ La libération en moi de tout le spéculatif _ Et la conscience de ce que la métaphysique est l'effet d'un _ malaise passager. _ Ensuite je me renverse sur ma chaise _ Et je continue à fumer, _ Tant que le Destin me l'accordera je continuerai à fumer. _ (Si j'épousais la fille de ma blanchisseuse, _ Peut-être que je serais heureux) _ Là-dessus je me lève. Je vais à la fenêtre. _ L'homme est sorti du Bureau de Tabac (n'a-t-il pas mis la _ monnaie dans la poche de son pantalon ?) _ Ah! Je le connais : c'est Estève, animal non-métaphysique. _ (Le Patron du Bureau de Tabac est arrivé sur le seuil) _ Comme sous l'effet d'un instinct divinatoire Estève s'est _ retourné et il m'a vu. _ Il m'a salué de la main, je lui ai crié : « Bonjour, Estève! », _ et l'univers _ S'est reconstruit pour moi sans idéal ni espérance, et le Patron _ du Bureau de Tabac a souri. {{indexmenu>.#1|skipns=/^playground|^wiki/ nsonly}}