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René Daumal

Daumal: L’INTUITION MÉTAPHYSIQUE DANS L’HISTOIRE - l’absolu...

terça-feira 4 de novembro de 2008

L’homme a besoin, pour raisonner, pour juger et pour vouloir, de croire en un absolu qui soit en même temps l’être réel et la vérité par excellence, et la suprême valeur. On va me présenter aussitôt le premier passant rencontré dans la rue et, l’interrogeant, me montrer qu’il ne soupçonne même pas ce que pourrait être une telle notion; car, comme à la grande majorité des hommes, le souci d’analyser les opérations de son esprit lui est étranger. Mais celui qui pense me contredire en me rappelant cette observation commune prouve qu’il est lui-même abusé par le langage; les mots absolu, être, vérité, valeur, qu’il sait employer, qui lui sont familiers, disposent son organisme dans un sentiment de sécurité; l’absence d’inquiétude lorsqu’il prononce de tels mots lui fait dire qu’il en comprend le sens; il est vrai que d’en posséder l’usage le rassure au point de le dispenser de réfléchir. Mais cherchons mieux, sous les paroles ou les silences de l’homme inculte, ses jugements, ses goûts, ses tendances, aussi frustes que puissent en être les expressions. Nous trouverons toujours des ébauches de systèmes, des essais de coordination, des tentatives pour fonder tous les actes de l’esprit sur un principe pensé et formulé plus ou moins clairement comme un absolu unique; le plus souvent, ce fondement commun n’est même pas nommé, ou bien il est désigné tantôt par un mot, tantôt par un autre. Mais toujours, si nous partons des jugements, des préférences qui se manifestent dans sa conduite, telle que nous l’observons, si nous en étudions les variations, en les représentant par des lignes dirigées, nous verrons ces lignes converger, plus ou moins exactement, vers un point commun. Ce point représente l’être et la valeur absolue qui est à la fois la fin, le principe et le moteur immanent de tous les actes psychiques de cet homme. En général, ce point n’est pas unique, et l’individu obéit, dans ses aspirations, ses choix, ses décisions, à quelques préceptes, quelques règles plus ou moins explicites, coordonnées tant bien que mal, qui sont tour à tour tenues pour valeurs et réalités suprêmes.

Ce que je nomme absolu, c’est ce dont, doutant de tout, je ne puis douter; et ce à quoi, sacrifiant tout, je me sens tenu de tout sacrifier. C’est lui qui, aux questions : « qu’est-ce qui est? » et « qu’est-ce qui importe? » me fait toujours répondre : « ce n’est rien de ce que je puis nommer ». Le seul principe qui puisse être clairement pensé unique et absolu est le principe négateur suprême, le perpétuel refus de la conscience d’être rien de particulier, l’abnégation posée une fois pour toutes et absolument; puisque, encore une fois, rien n’est et rien ne vaut que pour l’acte de conscience, qui est en essence négation. Plus exactement, ce que je nomme absolu, et qui seul mérite ce nom, est la limite vers laquelle tend l’incessant effort de la conscience qui s’éveille. (Note: Le passage à la limite, démarche essentielle de la réflexion métaphysique, sommairement indiqué ici, sera étudié plus tard d’une façon précise et systématique; nous le justifierons et comme générateur de toutes les notions métaphysiques, et comme fondement de toute connaissance.)

Mais, pour saisir cette notion dans sa vérité vive, et non comme un simple concept abstrait, il faut réaliser en soi la variation dont elle est la limite. Pour cela, il faut penser. Et la loi d’inertie psychique, que nous avons constatée déjà, doit établir, contre cette exigence de conscience, une tendance corrélative à l’inconscience. L’homme a pu connaître, soit réellement par expérience intime, soit par le reflet de l’oui-dire, la nécessité et le prix de la notion de valeur absolue. Mais il oublie que cette nécessité et ce prix sont pour la conscience en acte. Et plus il tient à conserver en son esprit la notion de l’absolu, plus la force d’inertie de sa paresse met en œuvre de moyens propres à le persuader qu’il possède, qu’il pense la notion de l’absolu, sans qu’il ait besoin pour cela d’effectuer le moindre acte de conscience. Le plus puissant et le plus constant de ces procédés est l’usage d’un nom, qui, répété aussi souvent qu’il le faut, remplace par une apparence sonore la notion qu’il signifiait d’abord. Le nom, d’une part, et un certain sentiment d’assurance, de conviction organique, d’autre part, avaient été liés au même acte réel de direction vers le moment ou la réalité suprême que nous nommons absolu. La notion périt si la conscience ne la recrée actuellement; mais le geste vocal du nom, et l’état de satisfaction organique pensée comme certitude sentimentale, demeurent liés l’un à l’autre; une relation physiologique stable s’est constituée entre eux, donnant l’illusion de la pensée. Et, bien entendu, n’importe quel mot est apte à jouer ce rôle; ceux que j’ai employés aussi bien que tous les autres.

Lorsque tu voudras parler de l’Absolu, de l’Etre, du Bien, de Dieu, du Réel, du Vrai, fais donc cette expérience : supprime tous ces mots dans les phrases que tu prononces, en supposant, mais de toute la force de ton imagination, que tu n’en as plus l’usage, qu’ils n’existent plus, et qu’il est désormais impossible d’en trouver d’autres capables de les remplacer. Il est probable que bien souvent tu frémiras devant les gouffres d’inconscience ouverts dans ton discours, les couvercles verbaux enlevés. Et l’effort que tu feras pour combler ces vides, en pensant et recréant les notions endormies, c’est celui que chacun doit exiger incessamment de soi-même, s’il veut jamais savoir et être quelque réalité.

Encore ai-je supposé, à l’origine de ces fantômes de pensées, une pensée véritable. Le plus souvent, la réalité et la valeur d’un absolu ne sont affirmées que sur la foi de l’oui-dire; il n’y a donc, dès le commencement, qu’une ombre de connaissance. L’éducation reçue dans la famille, à l’école, au catéchisme, les lectures - aussi bien des journaux que des philosophes ou des livres pieux -, les conversations, les prêches, les discours publics, le théâtre, le cinéma, tous ces moyens sont mis en œuvre; la double force d’inertie du sommeil individuel et de la conservation sociale, par leur intermédiaire, établit dans les organismes humains des liaisons durables entre tels mots et telles dispositions physiologiques; pour achever et affermir l’illusion, les mots de pensée, conscience, réflexion, en tant que phénomènes vocaux, se trouvent liés avec les sentiments confus, pris dans leur généralité, qui correspondent à ces conditions organiques. Ces corrélations sont établies dans les corps par divers moyens d’éducation collective, par des institutions sociales; elles sont donc à peu près les mêmes chez tous les individus à quelques différences près, d’ordre familial, confessionnel, professionnel, par exemple; leur ensemble constitue ce que l’on pourrait appeler l’idéologie collective de la société, pourvu que l’on se garde soigneusement de désigner par ce mot une pensée; puisque, au contraire, ce système, construit des cadavres de la pensée, est celui des conditions sous lesquelles l’homme peut vivre sans penser. Une véritable pensée collective, ce serait la négation violente de ce mécanisme de mort, nécessairement accompagnée de la destruction des institutions qui expriment l’idéologie collective; ce réveil ne peut être le fait que d’une révolution.